L’énigmatique psyché de l’expat

Le mot psyché possède plusieurs acceptions. Au-delà de renvoyer à l’âme, au mental, ou à tout ce qui relève du « psycho », et au-delà de ses connotations mythologiques, le mot fait référence à un objet du quotidien qui était dans le temps relativement commun. Il désigne ce genre de miroir qu’utilisaient beaucoup les élégantes et les coquettes, un accessoire qui servait à se regarder, à s’examiner, et à se scruter dans ses intimes détails avant que de sortir s’exposer au regard de l’autre.

(Mobilier) Grand miroir mobile que l’on peut incliner à volonté, au moyen de deux axes qui l’attachent par le milieu aux deux montants d’un châssis.

Une grande psyché faisait face à une toilette de marbre blanc, […] — (Émile Zola, Nana, 1881)

L’oeil ne peut se regarder lui-même, dit-on, et l’oeil de celui qui part, pas davantage que l’oeil de celui qui a choisi de rester au pas de sa porte. Le voyageur cependant, cet être qui a pensé pouvoir trouver au loin mieux que ce qu’il a toujours connu chez lui, voit défiler nombre de paysages charmants qui le distraient un temps de sa propre rumeur et lui font apercevoir le miroitement toujours renouvelé de la diversité du monde. « Il(s) s’enivre(nt)/D’espace et de lumière et de cieux embrasés », comme dit Baudelaire, mais il arrive pourtant un moment où le regard, lassé de passer d’objet nouveau en curiosité rare, se retourne sur lui-même. L’heure de l’examen solitaire attend tôt ou tard sur son chemin celui qui a quitté les rivages bien connus de sa patrie.

Partir, c’est quitter des lieux et des êtres chers, c’est laisser derrière soi une partie de soi-même, c’est se vouer à l’inconnu de ce qui peut surgir, de ce qui vient à notre rencontre et de ce qui nous forme dans de nouvelles expériences. Partir, c’est plonger à la rencontre de cette énigmatique personne que le voyage nous appelle à devenir et que nous ne sommes pas encore.

Ce faisant, les choses que l’on a quittées acquièrent dans la distance un relief et un attrait qu’elles n’avaient pas dans notre quotidien. Elles commencent à nous manquer… Un plat typique de chez nous nous déclenche des émois gastriques aux proportions gargantuesques, les petites habitudes insignifiantes que nous avions nous deviennent précieuses dans l’éloignement, la couleur qu’avait l’automne nous paraît inimitable, et ainsi en va t-il des sons que nous écoutions avant de dormir, des odeurs que nous respirions sans y prêter grande attention. Mille détails presque oubliés deviennent l’objet d’une intense nostalgie et les points de fixation, pour notre souvenir, de ce qui nous fait défaut d’une manière insistante.

« Que suis-je venu faire ici? » se demande parfois l’expatrié face à sa psyché. Se peut-il que tout ce que j’ai laissé derrière fasse autant partie de moi que l’air que je respire. Qui suis-je ? demande t-il à son miroir.

Ulysse, après avoir erré pendant des années sur des rivages inhumains aborde un jour en qualité de naufragé sur l’île des Phéaciens. La princesse Nausicaa accepte de l’introduire, sans divulguer son nom auprès de son père, le roi Alcinoos. Les Phéaciens sont des grecs, ils en ont les moeurs et les coutumes, même s’ils habitent sur les bords du monde connu, aux confins du rêve. Ils cultivent la vigne et l’olivier et aiment à se réunir ensemble dans des banquets où ils écoutent les aèdes leur chanter les exploits fameux des héros bien connus de tous. Ainsi aiment-ils à se divertir et ainsi se sentent-ils appartenir à une même culture.

Ce soir-là donc chante l’aède Démodocos les exploits fameux de ceux qui ont pris Troie. Achille aux pieds légers, Agamemnon, Ménelas, le très-illustre Ulysse, les dieux et les hommes et comment la grande cité fut conquise et tomba, victime de la ruse du cheval de bois. À entendre ce récit cependant, l’hôte anonyme du roi Alcinoos montre une émotion hors du commun et verse des larmes amères. Le roi interromp le chant de l’aède. « Tous ici ne prennent pas un égal plaisir au récit de Démodocos, dit-il. »

« Or donc, étranger, n’esquive plus maintenant ce que je vais te demander: Dis le nom que chez toi te donnaient tes parents, les autres par la ville, et ceux qui habitaient auprès. Aucun homme en effet n’est tout à fait privé de nom, noble ou vilain, puisqu’on en a dès le début: chaque homme, à peine né, en reçoit un de ses parents. »

L’ingénieux Ulysse alors lui répondit : « Puissant Alcinoos, honneur de tout ce peuple, il n’est rien de plus beau que d’ouïr un chanteur comme Démodocos, que sa parole égale aux dieux. Croyez-moi en effet, il n’est pas de meilleure vie que lorsque la gaieté règne dans tout le peuple, que les convives dans la salle écoutent le chanteur, assis en rang, les tables devant eux chargées de viandes et de pain, et l’échanson dans le cratère puisant le vin et le versant dans chaque coupe: voilà ce qui me semble être la chose la plus belle.

Mais tu m’as questionné sur l’objet de mes plaintes, et mes plaintes ne vont qu’en redoubler. Par où donc vais-je commencer, par où finir? Je dirai tout d’abord mon nom: ainsi le saurez-vous à votre tour et, si j’échappe au jour fatal, je resterai votre hôte, encore que vivant loin de vous.

Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses sont fameuses partout, et dont la gloire touche au ciel. J’habite dans la claire Ithaque; une montagne la domine, le Nérite aux bois tremblants; des îles en nombre tout autour se pressent, qui ont nom Doulichion, Samé, Zante la forestière. Ithaque est basse, et la dernière dans la mer. C’est une île rocheuse, une nourrice de guerriers, et moi, je ne connais rien de plus beau que cette terre…

Je te conterai le périlleux retour dont Zeus me gratifia quand je revins de la Troade. Loin de Troie donc, le vent m’entraîna chez les Cicones… »

L’épopée, bien connue de tous les Grecs souffrait jusque là certaines lacunes. Ce que chantait Démodocos n’englobait que ce qui était connu des aventures d’Ulysse, avant qu’il ne disparaisse derrière l’horizon du regard.

Et voici qu’il revient lui-même compléter le récit, et en son nom propre, raconter pour les autres son histoire.

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