Le mal du pays

Les mentions du blues de l’expatrié remontent au VIIIe siècle av. J.-C. Ulysse aux mille ruses, exilé sur des rivages étranges, puise le réconfort dans l’espoir qu’un jour, il embrassera de nouveau le sol de son pays et reverra sa femme, son fils et les lieux qui l’ont vu naître. De nos jours, l’expatriation a des dimensions moins exceptionnelles et moins héroïques, grâce notamment à la technologie et à la facilité des déplacements. Cependant, les symptômes de baisse de forme et de mauvaise humeur restent caractéristiques de ceux qui souffrent du mal du pays.

C’est le médecin grec Hippocrate (460-377 av. J.-C.) qui a décrit, en premier lieu, l’incidence des changements topographiques sur le bien-être de chacun. En 1688, Johannes Hofer introduisit le terme «nostalgie», dérivé des mots grecs nostos (retour) et algos (douleur), pour expliquer une maladie due à un déplacement géographique.

La «nostalgie» se définit comme un désir vague pour tout ce qui relève du passé et le «mal du pays» est ce souhait obsédant du retour.

Même si l’expatriation relève d’un désir de changement de vie, de cadre professionnel, et de découverte d’autres cultures, cette aventure peut s’avérer angoissante et source de souffrances secrètes. Sous le lustre de l’expatriation, se cachent souvent des maux familiers : isolement, solitude, perte de repères, recherche d’un sens qui s’évanouit.

LE BLUES DE L’EXPATRIATION

S’expatrier, c’est se séparer de sa terre, c’est perdre ses points d’ancrage. Si cette perte est au début vécue positivement, elle peut rapidement devenir angoissante. L’excitation accompagnant la découverte d’une nouvelle vie se dissipe bien souvent pour laisser place à autre chose, un mélange entre des problèmes quotidiens concrets et un malaise diffus.

Des symptômes physiques et psychiques

La souffrance des expatriés peut revêtir différentes formes, tant physiques (troubles digestifs, perte de poids, pathologie dermatologique…) que psychique (trouble de l’humeur, crise d’angoisse, trouble du sommeil, comportements addictifs, dépression…) avec cette difficulté particulière qu’il n’est pas toujours possible d’avoir accès à la même qualité de soins que dans le pays d’origine. Plus la culture du pays d’accueil est éloignée de la vôtre, plus évidemment le choc culturel est grand.

Le chorus des conjoints

Les conjoints d’expatriés, qui souvent ont quitté leur travail et se retrouvent sans activité professionnelle peuvent vivre diversement cette vie devenue soudainement vide de tâches à remplir. Déprime, baisse d’estime de soi, sentiment d’abandon, sont autant de réactions courantes. Ces ajustements nécessaires ne se limitent d’ailleurs pas aux adultes. Enfants ou adolescents vont devoir aussi trouver une place dans ce nouvel environnement. Le changement de cadre de vie peut faire émerger des souffrances nouvelles.

QUELQUES CONSEILS

Gardez les liens amicaux du pays d’origine

Lorsque vous verbalisez l’annonce de votre départ, les réactions de vos amis peuvent être très variées : envie, encouragements, bons voeux de bonheur pour votre nouvelle vie ou pur et simple rejet. Certains comprendront votre démarche, d’autres pas. Nous avons tous besoin de nous inscrire dans un groupe de pairs. Lorsque celui-ci est remis en cause, la mise à distance peut faire émerger l’angoisse de séparation et un fort sentiment d’abandon. Ainsi, conserver les liens est essentiel. Aidé par la technologie, il est aisé de s’appeler ou de se voir à moindre coût. Il s’agit là d’une véritable capacité d’adaptation au changement de situation.

Développez des amitiés dans le pays d’origine

Il est évidemment nécessaire de rencontrer les gens du pays, pour comprendre et s’intégrer à la culture locale. Mais les relations sont parfois nouées rapidement, sans persister dans la durée. Les liens peuvent être paradoxalement forts et superficiels à la fois. Certains préfèrent s’orienter vers des personnes de même niveau social, partageant les mêmes visions de vie, avec des similitudes dans les attentes éducatives et culturelles. D’autres, que l’interlope stimule, seront plus attirés par la pure altérité.

Optez pour des compétences interculturelles

Il est important de connaître la culture du pays pour développer d’autres modalités de relations, mais encore faut-il la comprendre. Il peut être coutumier par exemple, dans certains pays, de demander des nouvelles de la famille à une personne que l’on salue, en signe de respect. Si l’on persiste à vivre cette conduite comme une intrusion dans la sphère du privé, on se coupe simplement de la possibilité de faire des rencontres significatives et réelles. La majeure partie des échecs de l’expatriation est liée à la difficulté à s’adapter à son environnement, à la sous-évaluation du changement des repères anthropologiques. 

Les enfants : facteurs d’intégration

En âge scolaire, les enfants sont de véritables facteurs d’intégration. L’école et les activités extra scolaires sont des lieux où sont possibles une multitude d’interactions sociales, et offrent la possibilité d’élargir le cercle de ses connaissances. Il n’est ainsi pas rare, comme d’ailleurs dans le pays d’origine, que les parents se fréquentent et deviennent amis.

« Et la question du retour, Ulysse! »

Si l’expatriation est à préparer et à organiser, le retour doit tout aussi être source d’attentions particulières. La plupart des personnes rentrant dans leur pays d’origine après quelques années passées au loin, sont en parfait décalage! Il s’agit bien d’une impatriation, c’est à dire un retour qui revêt un caractère d’étrangeté, un drôle d’exil à l’envers.

Lorsqu’il eut finalement regagné le sol de son Ithaque natale, Ulysse fils de Laërte massacra les prétendants et retrouva la jouissance de tous ses biens. Cependant, ce n’était pas encore la fin de son Odyssée. Le dieu Poséïdon, qui l’avait fait errer des années sur la mer grise d’écume était irrité contre lui. Après consultation, il fut décidé que la seule manière de l’apaiser serait la suivante :

« Quand l’aube aux doigts de rose s’avancera sur les collines, tu partiras vers l’intérieur des terres emportant une rame de navire. Tu marcheras ainsi toujours plus avant jusqu’à ce qu’une personne te demande pourquoi tu portes cette pelle à pain sur ton épaule. Les habitants de ce pays n’ont jamais vu de rame… En ce lieu précis, tu édifieras un temple au dieu de la mer. Et seulement alors, il te sera permis d’avoir le destin dont tu rêvais lorsque tu étais captif sur l’île de Calypso. Tu mourras de vieillesse au milieu des tiens, une mort douce qui te fermera les yeux sur la terre natale. »

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